FENOSA ET L'ART DE L'INSTANT QUI PASSE
par Marcel BERNET
Je suis allé vers FENOSA en empruntant les chemins de l'amitié, guidé par le couple d'artistes peintres ARPAD SZENES et VIEIRA da SILVA, qui avaient été ses voisins d'atelier, de 1947 à 1953 au 47 boulevard Saint-Jacques à Paris.
De l'homme, je savais qu'il était d'une grande générosité, qu'on se souvenait de lui par l'étendue de sa culture et par son intelligence, qu'il avait le goût de la fête et du partage ; ARPAS SZENES n'oubliait pas que, durant ces années difficiles qui avaient marqué après la seconde guerre mondiale, leur retour d'exil, les vrais bons repas auxquels ils avaient été amenés à participer lui et sa femme étaient ceux organisés par FENOSA lorsque celui-ci disposait des moyens nécessaires après avoir vendu une sculpture ou encaissé le prix d'une commande.
De son œuvre, je n'en avais concrètement qu'une vision très limitée, sous la forme d'une vingtaine de petites figurines de bronze que VIEIRA da SILVA possédait et avait installées dans son atelier du 34 rue de l'Abbé Carton à Paris ; elle avait disposé ces œuvres peu encombrantes sur un petit escabeau de bois en les changeant très souvent de place pour les faire évoluer selon la lumière du jour, comme s'il s'agissait d'une mise en scène de théâtre ; elle prétendait même avec une pointe de malice, les avoir entendu parler entre elles certains jours.
Vînt le moment où je ne pus résister à l'envie de posséder moi aussi une petite sculpture de FENOSA ; rendez-vous fut pris rue Boissonnade au domicile de l'artiste pour le choix de celle-ci.
A cette époque, je venais de découvrir l'UKIYO-E, cet art de l'estampe qui s'était développé au Japon au XVIIème siècle pour trouver son plein épanouissement au XVIIIème siècle, " " UKIYO-E, littéralement " l'image du monde flottant ".
Les artistes de l'UKIYO-E étaient passés maîtres dans la façon de saisir et de transmettre " l'instant qui passe ", leur sujet préféré étant l'image infiniment nuancée de la beauté féminine : la ligne particulière de la nuque, la courbe d'une épaule, le mouvement des vêtements qui accompagne celui du corps, le geste d'une femme inclinant la tête, s'emparant d'un objet usuel ou jouant d'un instrument de musique…
En entrant au domicile de l'artiste, je découvris à même le sol deux sculptures d'un peu plus d'un mètre de hauteur chacune, " Femme se coiffant " et " La tempête ", mon adhésion fut immédiate et sans réserve, il n'y avait alors aucun doute pour moi : dans le domaine de la création artistique, FENOSA faisait partie de la même famille que celle d'UTAMARO.
J'étais venu dans l'espoir d'une petite sculpture de dix centimètres, je partis heureux dépositaire d'une œuvre dix fois plus importante en hauteur, " LA TEMPËTE " 1972 ; je me souviens avoir reçu quelques jours après cette acquisition, la visite du poète Georges SCHEHADE : en admirant cette œuvre de FENOSA, il me dit " cette scultpure qui pèse une tonne, il me suffirait de souffler dessus pour qu'elle s'envole comme une plume ".

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